Haroun al-Rachid, le calife des Mille nuits et une nuit (765-809) Partie 2

Quand il apparaît dans certains contes des Nuits, Haroun al-Rachid souffre souvent d’insomnie et de mélancolie. Pour remédier à ces maux, son ami intime et vizir, Dja’far, lui organise des virées nocturnes dans Bagdad. Ils sont accompagnés dans ces vagabondages par le porte-glaive du calife, Massrour. Sont parfois de la partie le poète Abou-Nowas et le musicien Ishak de Mossoul.

Tous s’habillent en riches marchands afin de préserver leur incognito et de faciliter les rencontres. Les aventures qui en résultent sont hautement improbables.

Elles mettent en scène un calife aux « joues grasses et gonflées et la bouche très petite »* amateur de situations cocasses, généreux et orgueilleux : « […] le khalifat Haroun al-Rachid, qui était le prince le plus généreux de son époque et le plus magnifique, avait quelquefois la faiblesse – Allah seul est sans faiblesse ! – de laisser entendre, en parlant, que nul homme parmi les vivants ne l’égalait en générosité et en largesse de paume. »*

Les Nuits le présentent affolé d’amour pour de belles et talentueuses jeunes filles, rarement princesses, le plus souvent esclaves, dont la présence au harem jette Sett Zobaïda, son épouse, dans les affres d’une jalousie assassine : « […] depuis l’arrivée au palais de cette adolescente, devenue favorite exclusive de l’émir des Croyants, [elle] ne pouvait plus ni manger, ni boire, ni dormir, rien ! tant son âme était remplie par les sentiments de jalousie que ressentent d’ordinaire les femmes pour leurs rivales. Et, pour se venger de cet affront continuel qui la rapetissait à ses propres yeux et aux yeux de son entourage, elle n’attendait qu’une occasion […] qui lui permît d’être libre de ses mouvements. »* Alors, elle fait enterrer vivante l’importune, à moins qu’elle ne l’empoisonne ou ne la fasse vendre au souk.

Tout ça !

Les annales décrivent Haroun al-Rachid comme beau de visage, le teint clair et les cheveux frisés. Leur couleur n’est pas précisée. Son père Al-Mahdî était blond. Les chroniques sont muettes quant à la forme de ses joues et de sa bouche. Sa taille devait être normale, puisqu’il n’en est pas fait mention, contrairement à celle, élevée, de son père, et de son frère et prédécesseur Al-Hâdî.

Le chapitre des femmes est plus renseigné. Il a deux épouses. Zobaïda, qui est aussi sa cousine. Comme lui, elle appartient à la tribu des Qoraychites et à la famille des Benî-Hâschim. Oumm al-’Aziz est la seconde. Elle est la mère d’un fils.

La légende lui attribue plus de 2.000 femmes. Il est probable que le harem ait accueilli un nombre considérable d’esclaves, et un moins grand nombre de femmes libres. Outre les parentes, certaines exercent des fonctions nécessaires au bon fonctionnement de l’institution. Elles ne sont donc pas toutes destinées à devenir des concubines.

Dans les harems impériaux, il a sans doute toujours existé des femmes capables de s’organiser pour tirer avantage de la sécurité et du confort de cet espace protégé, sans en supporter les dangers liés à une trop grande proximité avec le propriétaire. Le secret est de choisir une fonction qui rende invisible.

Cela étant, il semble qu’Haroun ait effectivement apprécié les femmes, comme l’atteste sa descendance qui compte dix-huit enfants recensés, dont quatorze fils, de mères diverses et variées.

Parmi les nombreux vers qu’il a composé au cours de ses parties de plaisirs, ceux-là sont sans équivoque :

Pieuse et instruite, il est peu vraisemblable que les passades de son impérial époux aient beaucoup perturbé Zobaïda. D’autant que son esprit est mouvementé par un objectif autrement moins futile que l’amour d’un homme : faire nommer Mohammed al-Emîn, son fils premier né, successeur d’Al-Rachid.

En effet, le harem vise à assurer à son propriétaire une descendance viable et nombreuse au riche patrimoine génétique. A charge pour le père de designer les fils qu’il veut voir lui succéder, et d’établir l’ordre qui s’impose à eux.

Eu égard à la nature humaine, le procédé est fragile et source de guerres fratricides, lesquelles sont la continuation des luttes que les mères entament dès la naissance des fils.

Ainsi, être la préférée est moins une question sentimentale, qu’un levier pour exercer un pouvoir politique par le biais de son enfant mâle.

Dès lors, si les crimes que les Nuits attribuent à Zobeïda existent, ils sont motivés non par la jalousie, mais par le danger d’une grossesse, fruit de l’assiduité du calife. Car si un fils vient au monde, des liens particuliers se tissent, et un nouveau concurrent entre en lice.

Or, Al-Emîn a déjà un rival considérable en la personne d’Abdallah al-Mâmoun, fils aîné d’Haroun, dont la mère est une esclave perse, Marâdjil. Les annales indiquent qu’il aime moins cet enfant que celui de Zobeïda. Toutefois, il en confie l’éducation aux Barmécides, comme son père l’a fait pour lui, ce qui semble indiquer une certain attachement.

Bien que la noblesse ne se transmette pas par les femmes, Zobeïda joue la carte de la filiation purement Benî-Hâschim pour conduire Haroun à designer Mohammed comme son successeur.

Ce dernier est de belle apparence, mais semble n’avoir pas inventé l’eau tiède, à laquelle il préfère le vin. Eduqué dans les jupes de sa mère, il est peu préparé au gouvernement.

Néanmoins, Haroun le fait reconnaître comme héritier du titre de calife, non sans partager l’empire entre lui et Abdallah, auquel il attribue les terres de l’est. De plus, il désigne Al-Mâmoun comme successeur d’Al-Emîn.

Lucide et inquiet, Haroun sacralise ces dispositions et les rend publiques à La Mecque à l’occasion du pèlerinage. Le testament est suspendu à la porte de la Ka’aba par les deux fils.

Achille Zo, « Le Rêve d’un croyant » vers 1870

Cela ne suffit pas à éviter la guerre qu’Al-Emîn déclare à son frère à la mort d’Al-Rachid. A l’issu du siège de Bagdad (813) où des machines incendiaires sont utilisées, après que l’approvisionnement en eau ait été coupé, Mohammed est égorgé et décapité. Al-Mâmoun devient calife et règne sur tous les territoires de l’empire réunis sous sa main.

Respectueux des lois et des usages, il conserve à Zobeïda tous les privilèges attachés à son statut d’épouse de son père et de descendante des Benî-Hâschim.

Un conte des Nuits raconte comment le chagrin et l’amertume la conduisent à humilier Al Mâmoun alors qu’il lui rend visite.

Elle lui raconte qu’un jour, alors qu’elle avait perdu aux échecs contre Haroun al-Rachid, ce dernier lui donna pour gage l’obligation de faire nuitamment le tour du palais et des jardins, parfaitement nue. Elle négocia , sans succès, et dut s’exécuter : « Et, quand j’eus fini, j’étais folle de rage et à moitié morte de fatigue et de froid. »*

Peu après, elle gagna aux échecs. Alors, elle exigea de l’émir des Croyants qu’il s’accoupla avec « l’esclave la plus laide et la plus sale d’entre les esclaves de cuisine. »* Cette esclave aurait été Marâdjil, et c’est ainsi qu’aurait été conçu Al-Mâmoun, cause de « tous les malheurs qui se sont abattus sur notre race durant ces dernières années. »*

Il semble que Marâdjil soit morte alors qu’Al-Mâmoun était encore bébé. Il ne se rappelle pas sa mère et cette attaque vise à le mortifier. Si l’anecdote est peu croyable, elle met en lumière la mesquinerie toute féminine de celle qui voit ses ambitions sombrer.

* « Les Mille et une nuits » contes traduits par Joseph Charles Mardrus

Iznogoud, la version très décalée de Jaafar le Barmécide

René Goscinny est un homme du siècle passé. Il combinait avec délectation les avers et les revers des mots, et créait avec aisance des univers où une solide érudition se pare de décalages géniaux. En conséquence, ses scenarii tutoient souvent un surréalisme franchement joyeux, qui met en lumière les ressorts de la nature humaine.

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