Harems, mythe et réalité – Altan Gokalp

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Je poursuis mon voyage à travers les différents contextes socioculturels dans lesquels la danse orientale s’est développée et a été conservée.

Le harem est un concept universel. Dans les civilisations où il n’existe qu’à l’état de phantasme, il est rêvé comme un jardin voué aux plaisirs charnels, un lieu où la sensualité des femmes s’épanouit à l’abri des contingences matérielles afin de satisfaire les désirs de leur propriétaire. En résumé, rien de plus qu’une maison close réservée à l’usage d’un seul client.

Dans la réalité, les choses sont un peu différentes. La vocation du harem est d’assurer la descendance masculine de celui qui le possède. Quelle que soit la civilisation dans laquelle il est établi, quelle que soit la richesse de son propriétaire, la vie au harem est soumise à des lois et à une hiérarchie stricte qui permettent d’assurer sa fonction lignagère.

Dans la culture musulmane, cette fonction sacralise le harem en tant que lieu. L’enceinte qui le délimite le protège des actes illicites et profanes. Il est l’endroit de l’intime autorisé. Les femmes y reçoivent leurs parents hommes et femmes. Quand le harem reçoit des visiteuses, le propriétaire ne peut y entrer.

Altan Gokalp s’attache principalement à décrire l’organisation et le fonctionnement du harem impérial ottoman, installé à la fois dans le palais de Topkapi et dans le Vieux Palais, à Istanbul.

Souvent confondu avec le sérail qui désigne à la fois l’instance du pouvoir et la résidence du souverain, ce harem « produit » également du pouvoir malgré son isolement spatial. Celles qui parviennent au sommet de sa hiérarchie influent sur le gouvernement de l’Empire.

Un héritage chinois

La conception architecturale du harem impérial vient directement de Chine. Il ne s’agit pas d’un unique bâtiment, mais d’un ensemble de pavillons, chacun étant dédié à une fonction particulière, et relié aux autres par des chemins.

Afin de supprimer toute notion de temps et de mettre en relief la blancheur des femmes, le harem impérial de Topkapi est bâti face au nord et ne reçoit en permanence qu’une lumière très affaiblie. Le climat d’Istanbul étant particulièrement rude en hiver, les femmes se recouvrent de fourrures. Ce goût du confinement des femmes dans l’obscurité se retrouve au Japon : «  Nos ancêtres tenaient la femme, à l’instar des objets de laque à la poudre d’or ou de nacre, pour être inséparable de l’obscurité, et, autant que faire se pouvait, ils s’efforçaient de la plonger tout entière dans l’ombre ; de là ces longues manches, ces longues traînes qui voilaient d’ombre les mains et les pieds, de telle sorte que la seule partie apparente, à savoir la tête et le cou, en prenait un relief saisissant. »  Junichirô Tanizaki.

Violence plus que volupté

Elevé dans le harem impérial, le premier fils du sultan est l’héritier en titre. A son accession au trône, il fait exécuter ses demi-frères afin d’assurer la stabilité de son règne. Ce sont les muets du sérail qui remplissent cette mission. Ils étranglent les demi-frères du sultan avec une cordelette de soie afin que le sang impérial ne se mêle pas à la terre.  L’opération doit être réalisée dans un parfait silence. Cette pratique a été mise en place au XVème siècle par Mehmed II avec l’appui des oulémas. Ses prédécesseurs se contentaient parfois de la tradition byzantine qui consistait à crever les yeux des demi-frères, un aveugle ne pouvant pas régner. Ces meurtres génésiques sont le paroxysme institutionnalisé de la violence quotidienne qui règne dans le harem impérial afin de s’assurer une place dans la famille du sultan.

"Roxelane et le sultan - Anton Hickel"

« Roxelane et le sultan » – Anton Hickel

La hiérarchie des femmes

Le harem impérial est peuplé de 2.000 personnes. Au sommet, la mère du sultan régnant. Elle reçoit de l’administration une pension plus élevée que celle du sultan lui-même, et que celle des hauts gradés de l’Empire. Elle possède ses appartements privés au cœur du harem impérial. Ensuite, l’épouse en titre qui ne partage pas forcément le lit du sultan. Elle est souvent issue de la noblesse étrangère, et elle est offerte en signe d’alliance ou de suzeraineté. Elle veille au maintien de bons rapports entre l’Empire et sa famille d’origine. Puis les épouses.

Enfin, les nombreuses concubines qui sont des esclaves venant d’Afrique, et des territoires entourant la Mer Méditerranée et  la Mer Noire. Car le Coran autorise uniquement l’esclavage des  non-musulmans.  Elles entrent au service domestique du harem impérial. Leurs apprentissages varient selon leurs capacités. Elles apprennent la langue ottomane turque, la couture et la cuisine. Les plus intelligentes apprennent la géographie, la religion, la danse, la musique, le rituel de service de table et de réception. Elles deviennent servantes, maîtresses, régisseuses ou trésorières. Une minorité d’entre elles parvient au lit du sultan, voire devient favorites. A ce stade, si elles donnent naissance à un fils, elles ne peuvent plus accéder au sultan. Il faut donc poursuivre l’ascension, et devenir épouse en titre, puis faire monter sur le trône son fils pour devenir mère du sultan. La plus célèbre à avoir suivi ce parcours est Alexandra Lisowska, dite Roxelane. La légende dit qu’elle rendit monogame Soliman le Magnifique. Une chose est certaine : elle a plus d’une mort sur la conscience.

En découvrant le fonctionnement de cette « reproduction dynastique conçue comme un élevage de poulets en batterie » je me suis posée une question : Pourquoi ont elles choisi de s’entre-tuer plutôt que de devenir solidaires ? Elles n’étaient pas nées dans ces rapports de forces, elles n’étaient pas imprégnées de cette soumission à cet ordre symbolique musulman, certaines avaient accès à l’argent, d’autres étaient intelligentes, toutes vivaient dans la violence exacerbée par le confinement,  et sous la menace qu’un jour le fils qu’elles mettraient au monde serait, au mieux, estropié, au pire assassiné.  Pourtant, elles ont pris une part active à l’institution qui les déshumanisait. Comme si le harem était  un archétype de l’espèce et non un concept culturel. C’est une idée glaçante. 🙁

Pour ma part, je suis certaine que mon espérance de vie n’aurait pas dépassé les 6 mois entre les murs du harem impérial.  Et vous ? Quelle aurait été votre espérance de vie à Topkapi ? 😉

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4 réponses à Harems, mythe et réalité – Altan Gokalp

  1. marie kléber dit :

    J’en ai appris des choses en lisant ton bel article Sophia. C’est assez terrifiant en effet. Je n’avais que quelques connaissances superficielles sur les harems. Je pense que je n’aurai pas tenu longtemps non plus.
    Ce qui est étrange c’est que les femmes se soient prêtées à ce jeu sordide, jeu qui les maintenaient prisonnières d’une certaine forme de folie.

    • Sophia Sola dit :

      Je partage pleinement ton sentiment, Marie. Je ne comprends pas. Rien que pour le harem impérial, cela a duré plus de 600 ans. Il faut croire que la lutte pour le pouvoir séduit autant les femmes que les hommes. Je ne vois pas d’autre explication. Douce soirée à toi. Bisous 🙂

  2. Bernieshoot dit :

    des informations très intéressantes, j’ai du mal à concevoir qu’une femme accepte d’entre de plein gré dans un harem

    • Sophia Sola dit :

      Merci Bernie 🙂 J’ai du mal à le concevoir aussi. Il semble que certaines femmes de confession musulmane cachaient cette appartenance pour entrer au harem, parce que la condition d’esclave dans certains harems était plus enviable que celle de femme libre. Le harem semble avoir été pour celles-là un ascenseur social. Pour les autres, elles se sont plus ou moins bien adaptées. Bonne soirée. 🙂

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