
Le personnage principal de « Kaboul » est un événement : la reprise de Kaboul par les talibans le 15 août 2021. Cela commande la polyphonie du traitement. Chaque personnage incarne un des éléments de la situation, laquelle résulte de l’Histoire, où le hasard prend sa part, et des Hommes, qui sont généralement mouvementés par des intérêts étroits et des passions tristes.
S’agissant d’une commande, créée par des privilégiés, financée par des fonds européens, les pires craintes sont légitimes. La surprise est donc à la mesure du scepticisme : grande. De surcroît, émouvante.
Généralement, le fait que l’oeuvre soit inspirée d’événements réels et dramatiques ne conduit pas à un rendu de cette qualité, comme l’attestent les nombreux films ricains sur la seconde guerre mondiale.
Au contraire, « Kaboul » échappe aux poncifs et aux exhibitions sentimentales gratuites et attendues. L’image est belle, nette et claire, sans recherche d’effets nombrilistes. Les acteurs sont dirigés avec une pudeur élégante. Le rythme et l’enchaînement des narrations captent l’intérêt et interrogent le coeur. Certes, il se trouve de ces vilains mega plans de visage à la mode, qui limitent le recul, et donc la possibilité de réflexion. Mais ils sont peu nombreux.
Au commencement est l’Afghanistan. Spectaculaire terre d’Aise centrale, dépourvue d’accès à la mer. A l’antiquité du temps, alors que saxons, teutons, francs et bataves bouffent des glands dans des huttes, elle est à la croisée des routes commerciales et attise les convoitises de ceux qui aspirent à la conquête des royaumes du sous-continent indien.
Aux empires succèdent les guerres contre le colonisateur anglais. A la fin des années 1970, la République démocratique d’Afghanistan fait face à la guerre civile, qui oppose le parti communiste afghan aux moudjahidines. Les premiers sont soutenus par l’URSS qui envoie l’Armée rouge sur le terrain. Les seconds sont armés par les Etats-Unis, le Pakistan, l’Arabie Saoudite et l’Iran.
En 1992, les vainqueurs moudjahidines établissent l’État islamique d’Afghanistan. Mais les seigneurs de guerre peinent à s’entendre. A la faveur des dissensions, les talibans entament une nouvelle guerre civile, qui les conduit à prendre Kaboul et à proclamer l’Emirat islamique.
Après les attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis exigent de l’Emirat islamique la capture et l’extradition d’Oussama Ben Laden. Face au refus des talibans, une coalition réunit l’armée des moudjahidines afghans, appelée « Alliance du nord », les Etats-Unis et d’autres pays appartenant à l’OTAN aux fins d’attaque des bases d’Al Qaïda en Afghanistan.

La coalition défait les talibans et fonde un régime présidentiel bicaméral baptisé République islamique. Toutefois, après dix neuf ans de présence et de guerre, et malgré les moyens humains, financiers et matériels dont elle dispose, elle ne parvient pas à pacifier le pays.
En 2021, l’échec est acté. Les Etats-Unis se retirent de la coalition, ce qui conduit à la priver de toute force. La voie est libre pour les talibans. Le 15 août 2021, ils entrent dans Kaboul, qui leur est rendue. C’est l’acte de naissance du deuxième Emirat islamique.
A ce moment précis, commence l’épisode 1 de la série.
La famille Nazany, instruite, où les femmes exercent des professions de pouvoir, et les hommes combattent dans l’armée régulière, représente l’archétype du problème qui se pose aux milliers d’afghans qui ont travaillé pour la coalition, dans l’espoir de réformes favorables à l’économie et à l’émancipation des esprits.

Identifiés par les nouveaux maîtres comme des traîtres et des apostats, ils risquent, au mieux, la détention dans des conditions effroyables, au pire l’exécution.
Ils doivent donc être évacués par leurs employeurs, savoir, les états de la coalition…
La débandade est toujours chaotique et meurtrière. C’est une situation tragiquement banale durant les guerres. Il suffit de se souvenir de la trahison des harkis par la France.
Durant ces crises, les rares hommes qui allient connaissance du terrain, intelligence et hautes valeurs morales préservent avec courage la dignité du genre humain.
Demeure l’image de fin. Celle d’un lettré avec son chat, qui refuse de perdre espoir. Et en écho reviennent ces vers du poète et insulteur public Abou’l-Qâsim al-Tamîmî, habitant de Bagdad au XIe siècle. Il s’agit d’une ode au vin :
« Ô fioles qui si bien savez sourire,
qui offrez à l’assoiffé vos veines jugulaires,
vous êtes comme le petit de la gazelle ; et vous tournez
de main en main comme la meule du moulin …
Vous vous êtes délivrées
des frères de la tyrannie, de cette troupe
d’individus qui placent le mérite de l’homme
dans la longueur de sa barbe …
…de ces gens privés de la connaissance réfléchie
du monde d’ici-bas, des gens dépourvus de piété réelle,
et qui sur le chemin de la science religieuse
marchent en fait à reculons !
Parlons-en donc, oui, de ces cagots embrigadés
tout jeunes encore, et qu’on a laissés ainsi,
marqués du pli de l’ignorance, mal lestés
d’un savoir tout juste bon pour les femmes ! […]
Le savoir chez ces gens n’augmente
que comme un écho répondant à un autre écho,
dans le vide … et leur science jamais ne sera
que poursuite du néant ! »